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Les Editions de l'Instant

Où l'on parle de fantasy, de SF, de fantastique, de bouquins, de cinéma et... des Editions de l'Instant

Un extrait d'Un Etranger en Olondre

Publié le 8 Juin 2015 par Les Editions de l'Instant

Un Étranger en Olondre est le premier roman de Sofia Samatar, pour lequel elle a obtenu le World Fantasy Award et le British Fantasy Award 2014. Ce roman est uniquement disponible via Amazon.fr ou sur le site des Éditions de l'Instant

 

 

Jevick est le fils du plus riche marchand de poivre de l'Archipel du Thé. Bercé par les leçons de son précepteur et ses lectures, il ne rêve que de voyages vers le continent. A la mort de son père, Jevick devient chef de maisonnée et peut enfin réaliser son rêve : prendre la mer et voguer vers Bain, la Cité-Port, la capitale de l'Olondre. Cet extrait prend place au début du chapitre quatre.

 

 

Le vaisseau Ardonyi – en olondrien « celui qui surgit du brouillard » – m’emporta vers le Nord le long de la côte de Jennet ; ces heures paisibles n’étaient troublées que par le capitaine faisant résonner le gong qui annonçait un repas d’odorant ragoût de poisson gorgé d’arêtes. J’occupais une place avancée dans la queue réservée aux passagers payants pendant que mon intendant Sten et nos ouvriers se tenaient à l’arrière, occupés à garder leur équilibre en avalant ces pains en forme de croissant que les marins appellent « oreilles de forçats » et qui avaient été abandonnés – plutôt que servis – dans une série de sacs. Une forte chaleur, le chant d’une voix rauque, des cliquetis métalliques, une odeur insidieuse de pourriture et une lueur rougeâtre provenaient de la cambuse toute proche tandis que dehors, sur la mer étale, qui semblait à la fois pâle et sombre dans la lumière matinale, on pouvait apercevoir l’île de Jennet et ses pics de roche volcanique. Nous ne prîmes aucun passager sur cette île torturée emplie de gouffres et de cendres, où pullulaient parmi les plantes carnivores des salamandres bifides et qui, d’après les traditions des îles, était la demeure d’Ineti-Kyan, le Dévoreur de Bouches, qui parcourt ses collines les cheveux au vent.

J’avais ingurgité la quasi-totalité de mon ragoût le temps que Sten me rejoigne avec son propre bol. Il le déposa du bout des doigts, l’écœurement fronçant ses narines. Autour de nous, les murs se balançaient au rythme du navire, des lampes alimentées à l’huile de baleine faisaient briller leur bois antique.

Je hochai la tête en guise de salutations et crachai une poignée d’arêtes dans ma main.

- Assieds-toi, plaisantai-je. C’est bien meilleur que ce qu’on nous a servi à l’auberge.

- A l’auberge, il y avait des fruits à pain, répondit Sten en contemplant tristement son bol.

- Le fruit à pain ramollit le cerveau. Essaye donc ça ! C’est de l’anguille aujourd’hui.

- Oui, Ekawi, répondit-il.

Ce titre, prononcé d’une voix calme, résignée et naturelle, me fit sursauter : c’était de cette manière qu’il s’adressait à mon père. Ce titre était désormais mien, tout comme la maison, les forêts, les buissons de poivre, tout le paysage monotone de mon enfance. Et, pour moi, cela ne signifiait rien, pensai-je tout en mâchonnant les morceaux de poisson croquants et épineux, mon malaise passager balayé par un accès d’exaltation. Les sacs de poivre que nous avions entassés dans la soute, l’argent que nous allions gagner, la ferme, tout cela avait pour moi moins d’importance que la façon dont était prononcée la lettre fi dans le sabir des marins.

Ils la prononçaient thi, ils sifflaient leurs mots, les chantaient. Ces grands hommes rudes, aux chemises blanches maculées de sueur et de goudron, étaient installés à des tables séparées. Ils levaient leurs bols vers leurs lèvres moustachues et les vidaient d’un trait. Quand ils tournaient la tête, leurs boucles d’oreilles chatoyaient dans la lumière. Ils n’avaient rien à voir avec mon maître : ils racontaient des histoires vulgaires, s’essuyaient la bouche avec la manche de leur chemise et, quand un de leurs compagnons s’étouffait sur une arête, ils éclataient bruyamment de rire. « Le Quartier », les entendis-je dire. « T’y bois avec les ours. Iloni aux dents écartées, l’odeur dans sa piaule ! » Dans leur langage couraient les sons sifflants d’Evmeni et les jurons corsés de Kalka. Ils utilisaient des mots kideti pour nommer certains fruits et certains vents côtiers et leur argot vibrait du bourdonnement sibilant de la langue des hauts plateaux de Kestenya. Quand ils finirent par se lever de table, les uns après les autres, crachant des morceaux d’écailles sur le sol, je plongeai ma tête dans mon bol, de peur qu’ils ne me remarquent et, cependant, je me languissais de ne pas être n’importe lequel d’entre eux, même un de ces esclaves condamnés aux galères, qui portaient leurs crimes tatoués sous leurs paupières.

Quand je relevai les yeux, Sten me regardait.

- Quoi ?

Il soupira.

- Rien. Si ce n’est que… Peut-être voudriez-vous demander du fenouil au cuisinier…

- Du fenouil ! Pour quoi faire ?

- Prier, répondit-il en amenant la cuillère à ses lèvres.

- Prier ?

- L’ancien Ekawi avait l’habitude de prier lorsqu’il était en mer.

- Mon père priait...

Je ris, repoussant mon bol du doigt. Les épaules étroites de Sten se soulevèrent presque imperceptiblement avant de retomber. La lumière de la lampe révélait l’implacable raie tracée dans ses cheveux et la petite cicatrice blanche qui barrait un de ses sourcils.

J’appuyai mes coudes sur la table en souriant, espérant le mettre à l’aise.

- Et où iraient nos prières ?

- Elles retourneraient dans l’archipel. Dans les narines des Dieux.

- Mon pauvre Sten. Crois-tu vraiment qu’une pincée de fenouil séché qu’on aurait brûlé dans ma cabine suffirait à empêcher les Dieux de couler ce navire s’ils en avaient décidé ainsi ?

Une nouvelle fois, il haussa légèrement les épaules. Il retira une minuscule arête de sa bouche.

- Ecoute, argumentai-je. Le Kavim est en train de souffler. Il souffle vers le Nord. Comment la fumée pourrait-elle se diriger vers le Sud ?

- Le vent va tourner.

- Oui, mais quand ? Quand cela arrivera, nos prières auront disparu, avalées par les nuages, et elles retomberont en pluie sur Olondre.

Ses yeux allaient et venaient nerveusement. Il n’était pas hotun après tout, il ne faisait pas partie de cette classe infortunée qui vivait sans jut. Non, il possédait un jut chez lui, probablement dans une des pièces à l’arrière de sa solide maison de terre damée, une humble statuette de bois ou d’argile, néanmoins aussi puissante que la mienne. Naturellement, il ne l’avait pas emmené avec lui dans son voyage vers le Nord, perdre son jut en mer étant la plus catastrophique des calamités. La fumée de fenouil était réputée rendre les Dieux favorables à la préservation du jut de leurs fidèles, mais cela me choquait de penser que mon père ait accordé la moindre valeur à cette superstition. Il en allait de même pour Sten : ses opinions habituellement assurées étaient fragilisées par l’éloignement. Il avait l’air tellement abattu que je ris malgré moi.

- D’accord. Je vais leur demander du fenouil. Mais je ne leur dirai pas ce que je vais en faire. Ils croiraient avoir embarqué une congrégation de cinglés.

Je me levai, enlevant mon cartable du dos de la chaise sur laquelle j’étais assis, et laissai là Sten, me dirigeant en titubant vers le raide escalier qui menait au pont. Le vent fit voler mes cheveux dès que j’émergeai dans la lumière du soleil. Les grands mâts faisaient ressembler le pont à une forêt d’arbres nus. Je marchai jusqu’à son extrémité et me penchai par-dessus le bastingage. Comme la brise était bonne, les rameurs étaient tous sur le pont, esclaves et hommes libres mélangés. Les tatouages des esclaves resplendissaient comme des ornements bleus sur leur chair, leurs mains étaient baguées d’anneaux d’étain finement travaillés. Ils étaient tapis dans l’ombre des voiles, perdus dans une de leurs interminables parties de londo, un jeu de chance complexe et addictif. Sur les planches derrière eux, ils avaient dessiné à la craie des signes sur lesquels ils jetaient des petits morceaux d’ivoire, non sans les avoir auparavant portés à leur front, en hommage à Kuidva, Dieu des Oracles. Certains allaient plus loin : ils priaient Ithnesse, Déesse de la Mer ou Mirhavli, l’Ange, protectrice des navires, dont une statue mouchetée d’or gardait rêveusement notre proue. L’Ange avait l’air triste et sévère, elle portait de véritables cheveux humains et on trouvait une auge à ses pieds. En guise d’oraison, les marins crachaient dans cette auge, ce qu’ils appelaient « l’offrande de l’eau fraîche ». Quand un homme se présentait pour accomplir ce rituel, révélant dans sa course le blanc crayeux de la plante de ses pieds, les autres éclataient de rire et l’insultaient joyeusement.

Je sortis un livre de mon cartable et lus : « Venez à moi maintenant, armées de verre. Levez-vous des tréfonds salés, que vos pleurs se déchaînent dans la conque du vent. » Tout au long de ce voyage, je lus de la poésie marine, tirée du précieux quoique fatigué volume des Poésies Olondriennes que mon maître m’avait procuré. « Venez à moi avec vos juments de nuit, vos blancs léopards de mer, vos temples de vagues/Levez sur le cœur du rivage vos bannières de feu vert. » Je lisais en permanence, à la lumière du jour, qui aveuglait mes yeux, comme à la lumière de la lune, qui les fatiguait, me saoulant de la musique des mots du Nord et de l’éternelle froideur de la mer, solitaire et heureux, mourant d’envie de rencontrer quelqu’un à qui divulguer les pensées secrètes de mon cœur et espérant apercevoir les habitants aux yeux pâles de la mer et leurs troupeaux. « Car il existe un monde sous la mer », écrit Elathuid le Voyageur, « peuplé d’animaux et d’oiseaux semblables à ceux du monde au-dessus d’eux. De superbes vierges aux longues nageoires transparentes y mènent inlassablement de blancs troupeaux d’un bout à l’autre de l’océan… » Firdred de Bain lui-même, le plus strictement factuel de tous les auteurs, écrit que, dans la Mer des Sons, son navire fut suivi par un autre bâtiment et que ce bateau se déplaçait sous la mer, filant sur sa surface propre, de sorte que tout ce que Firdred put voir fût sa sombre quille. « Ses voiles étaient hors de ce monde. » A Tinimavet, on conte d’innombrables histoires sur les goules des mers, qui sont les fantômes des noyés, ainsi que de nombreuses autres sur des poissons magiques ou des princesses de royaumes sous la mer. Je me demandais si je verrais quelque chose ici, où la mer est plus sauvage ; si, la nuit, soudainement, m’apparaîtrait dans les profondeurs le flamboiement d’une torche spectrale. Mais je ne vis rien de tel, si ce n’est dans mes rêves où, à la fois transporté et épuisé par la poésie, je me tenais sur le pont et contemplais les danses de vers luisants des goules ou distinguais au loin l’émergence d’une montagne effroyable : la grande baleine que les marins appellent « la cuisse du géant blanc ».

Sous moi, sur le pont inférieur, se trouvaient les marchands des îles : des hommes de mon propre rang, bien qu’aucun ne fût aussi jeune que moi. Ils traversaient les après-midis salées en baillant, assis sous des auvents de cuir que le vent faisait claquer, buvaient de la liqueur dans des tasses à thé, prédisaient les vents et se faisaient huiler les cheveux par leurs domestiques. Les Ilavetis, qui buvaient à lentes gorgées le vin léger de leur pays natal, se reconnaissaient à leurs doigts et leurs orteils teints d’un riche brun-rouge. La senteur âcre de leur henné était couverte par le brouillard des cigares de Bain qu’ils fumaient, bien qu’il se trouvât toujours l’un d’entre eux pour prétendre que l’odeur du henné pouvait le faire pleurer de nostalgie. Je les méprisais pour cette pose, pour ces lamentations envers leurs forêts et leurs plats nationaux, mêlées de vantardises concernant leur savoir au sujet de la capitale du Nord. Aucun d’entre eux n’en savait autant que moi, aucun d’entre eux ne parlait olondrien, leurs têtes bovines étaient vides de toute connaissance du Nord. Le garçon olondrien qui, agenouillé sur un coussin, chantait pour leur plaisir chaque nuit aurait pu tout aussi bien chanter pour les voiles ou la nuit déserte ; les marchands auraient préféré être divertis, je pense, par une danseuse du Sud Tinimavet couverte d’ocre et à la chevelure ornée de coquilles de moules.

Le garçon chantait les femmes et les jardins, les guerres brogyares, les collines de Tavroun. Il connaissait les chansons des bergers de Kestenya et les chansons frustes des pêcheurs de Kalka. Les clochettes d’argent accrochées à sa guitare résonnaient doucement quand il jouait et sa musique m’atteignait derrière la courbe du pont supérieur, là où je m’asseyais. Sous les voiles claquant et ondoyant dans le vent et la nuit, j’étais seul et caché, mes bras entouraient mes genoux pliés. Des fragments de murmures montaient du pont inférieur, là où les marchands s’étaient réunis sous les lampes, leurs doigts serrés sur leur coupe. La lumière de ces lampes éclairait vaguement les mâts et les cordages, la lanterne accrochée à la proue n’était qu’un faible fanal loin dans les ténèbres ; tout était étrange, tout crissait et ballotait, tout était rempli d’un vent incessant et des cris distants des marins payant leurs dettes de londo. Le garçon entonna son air préféré, sa voix douce perçant la nuit. Il chantait une chanson populaire dont le refrain était : « Bain, cité de mon cœur. » J’étais enchanté, loin de mes dieux, pris dans le souffle du Sud, le filet des étoiles tournoyantes, le pays des dauphins.

A mi-chemin de notre voyage, le vent tomba. Les galériens furent mis aux rames, chantant d’une voix rauque sous un ciel de la couleur du curcuma. L’Ardonyi se traina comme un dragon endormi sur la mer moirée et la sueur coulait sur ma nuque quand je m’assis à ma place habituelle. La chaleur rendait les pages de mon livre flasques, les lettres dansaient devant mes yeux et je relisais chaque ligne encore et encore, trop assommé pour donner un sens à leurs mots. Je levai la tête et baillai. A ce moment précis, un mouvement attira mon attention. Un objet noir comme un scarabée brillait au soleil.

C’était la chevelure tressée d’une femme. Elle montait depuis le pont inférieur. Je fermai mon livre, ébahi par l’étrangeté de cette apparition : une femme, une femme des îles aux cheveux noués sur son crâne en rangées soignées, à bord d’un vaisseau olondrien cinglant vers la cité de Bain ! Elle semblait se débattre, car elle portait sous le bras une paillasse de coton qui l’empêchait de grimper à l’échelle. Avant que je ne puisse lui offrir mon aide, elle poussa la paillasse sur le pont et grimpa à sa suite, plissant les yeux devant l’afflux de lumière.

Aussitôt, elle se mit à genoux et passa anxieusement la tête dans le trou.

- Jissi, dit-elle. Tu te tiens. Jissi, tiens-le bien.

Je décelai dans sa voix l’accent du Sud Tinimavet, l’intonation des pauvres et ses consonnes constrictives.

Lentement, par saccades, un homme très âgé émergea des profondeurs, portant sur son dos une petite fille. La tête de la fille dodelinait, ses cheveux secs pendaient en deux flammes rouges, ses pieds nus se balançaient telles des cloches muettes. Elle s’accrochait au cou du vieil homme avec une lassitude résolue alors qu’il chancelait sur les planches du pont dans l’ombre d’un auvent.

Plusieurs marins avaient arrêté leurs manœuvres pour contempler cet étrange trio. Un d’entre eux siffla.

- Brei ! dit-il.

Rouge.

Je tournai légèrement le dos et ouvris mon volume de poésie, faisant semblant de lire pendant que la femme tirait la paillasse à l’ombre et la déroulait. La fille, toute menue, s’accrochant aux bras des autres comme à un poisson géant, fut déposée sur la paillasse, dont le bord avait été roulé pour soutenir sa tête. Sa voix fluette m’atteignit à travers le pont.

- Il y a du vent. Mais il n’y a pas d’oiseaux.

- Nous sommes trop loin des terres pour les oiseaux, dit la femme.

- Je le sais bien, dit la fille d’un ton méprisant.

Son compagnon restait silencieux. Le vieil homme, domestique ou oncle décrépit, reprenait son souffle appuyé à l’échelle.

Ignorant de ma destinée comme de la leur, je ne ressentais pour eux qu’une pitié mêlée de fascination – car la fille était atteinte du kyitna. La couleur non naturelle de ses cheveux, jurant avec sa peau sombre, ne laissait aucun doute quant à sa maladie, bien que je ne l’eusse jamais observée dans ses formes les plus avancées. Elle était kyitna. Elle souffrait de cette affection lente, cruelle, incurable, dévastatrice, cette infection héréditaire qui, prétend-on, touche les familles d’empoisonneurs et dont on parle avec terreur dans les îles sous le nom de la « ruineuse de chevelure » ou, à cause de la couleur étrange qu’elle donne au malade, sous celui de « pelade de l’orang-outang ». Il n’y a pas si longtemps, du temps de mon grand-père, les familles des victimes de kyitna, ainsi que leurs biens et leurs terres, étaient immolés au cours de cérémonies rituelles et, même de nos jours, on peut toujours trouver dans les îles, au cœur des montagnes ou dans d’autres endroits perdus, des familles entières vivant dans l’exil et le dénuement, mises à l’écart à cause de leur maladie. Un jour, quand j’étais enfant, un homme étrange se présenta à notre demeure en plein midi, alors que les domestiques dormaient, et cogna à notre porte avec un bâton. C’était un pouilleux, un loqueteux, et il puait la peur. Quand je l’approchai, il me parla à travers sa barbe jamais taillée et dit d’une voix rauque :

- Apporte-moi de l’eau et je prierai pour toi.

Je courus vers la maison et, trop terrifié pour le rejoindre seul, réveillai ma mère et lui dit qu’un homme attendait dehors et qu’il réclamait de l’eau.

- Qui est-ce ? demanda-t-elle. Qu’est-ce qui t’arrive ?

J’étais jeune et incapable de donner un nom à ma peur.

- C’est un homme-babouin.

Ma mère rit, se leva, ébouriffa mes cheveux en m’appelant « tête de loir » et alla à la citerne remplir une cruche d’eau pour l’étranger. Je restai accroché à ses jupes. Son odeur de chambre sombre et de sommeil me rassurait, tout comme ses cheveux que les coussins avaient pressés contre sa joue et sa voix douce tandis qu’elle me taquinait. Je me sentais plus brave à ses côtés jusqu’à ce que, à peine sortie dans la cour, ses yeux s’écarquillent et son souffle se coupe. Elle embrassa hâtivement le bout de ses doigts, renversant presque la cruche d’eau. L’homme boitilla jusqu’à l’entrée, nous fixant avec une audace désespérée. Son sourire était une grimace emplie d’une espèce d’horrible ironie.

- Bonne journée à vous, ma sœur, dit-il. Cette eau te vaudra les prières des agonisants.

Ma mère se crispa sur la cruche et me siffla :

- Reste ici ! Ne bouge pas !

Puis, elle prit une profonde inspiration, avança résolument vers l’homme, lui tendit la cruche, fit demi-tour sur ses talons et, sans ajouter un mot, marcha jusqu’à la maison et me poussa à l’intérieur.

- Tu vois, criai-je, effrayé de voir la confirmation de mes peurs dans les siennes. Je te l’avais dit ! C’était un homme-babouin ! Il puait et ses dents étaient beaucoup trop grandes !

Mais ma mère me répondit tristement, les yeux perdus bien au-delà de l’arche de pierre :

- Non, ce n’était pas ça… C’était un kyitna, un de ceux qui vivent sur la Montagne de l’Escargot.

L’idée que des gens puissent vivre sur la Montagne de l’Escargot, là où la terre exhalait des vapeurs de soufre et où même la rosée était toxique, me stupéfia et me terrifia. Comment vivaient-ils ? Que mangeaient-ils ? Quelle eau buvaient-ils ? Ma mère me répondit que cela portait malheur d’y penser. La cruche fut retrouvée peu après et ma mère ordonna aux domestiques de la briser en morceaux et de l’enterrer au fond du jardin. Quelques jours plus tard, nous apprîmes qu’un groupe d’hommes de Tyom, armés de torches et de pieux, avait chassé les kyitna.

- Ils avaient un petit enfant avec eux, murmuraient les femmes sur le marché aux fruits. Ses cheveux étaient rouges, ils l’ont vu à la lumière de leurs torches. Aussi rouges que cette noix de palme !

J’espérais, à l’époque, que j’aurais pu voir l’enfant kyitna. Aujourd’hui, je pouvais voir la fille étendue sans mouvement sous l’auvent, prenant si peu de place, comme dépourvue de substance, un mirage qui semblait vaciller sous les voiles claquantes, telle une ombre portée par le feu.

Elle n’était pas aussi jeune que je l’avais tout d’abord pensé. Ce n’était pas une enfant, bien qu’à une certaine distance, elle y ressemblât. Elle était petite, même pour une habitante des îles, mais sa taille, nue de sa veste courte à la cordelette de son pantalon, présentait des courbes agréables et son regard était bien trop distant pour être celui d’un enfant. Elle semblait rêver les yeux grands ouverts ; sa peau était sombre, riche comme du limon ; le creux de son coude, perdu dans la pénombre, était un rêve de rivières. Elle portait un bracelet de perles de jade, ce qui indiquait qu’elle provenait du Sud profond, du pays des rizières et des pêcheurs d’anguilles, du peuple des lagons.

Je crois qu’elle m’a parlé deux fois avant que je ne le réalise. Elle forçait pour élever la voix, m’appelant :

- Mon frère ! Attention à l’insolation !

Je rencontrai alors son regard, son petit sourire fatigué et moqueur, et lui sourit en retour. La femme, sans aucun doute sa mère, essayait de la faire taire

- C’est bon, dit la fille. Regarde-le. Il ne ferait de mal à personne. Et il n’est pas superstitieux. Regarde un peu sa longue face de poisson.

Je m’avançai nonchalamment jusqu’à elles et saluai la mère, qui me lança un regard furtif. Elle avait le visage plat, empreint des souffrances d’un travailleur des champs et son front était zébré par une cicatrice. La fille me regarda à travers le nuage ardent de ses cheveux, les lèvres retroussées en un sourire.

- Prenez un siège, mon frère, dit-elle.

Je la remerciai et m’assit sur la chaise à côté de sa paillasse, à l’opposé de sa mère qui, agenouillée, caressait toujours les cheveux de sa fille et refusait de croiser mon regard.

- Le poisson représente la sagesse, pas vrai ? dit la jeune fille, le souffle court, prononçant soigneusement chacun de ses mots. Le poisson est la plus sage de toutes les créatures. La plupart des marchands, ici, ressemblent à des canards, à part ces grassouillets Ilavetis. Le pire d’entre eux, on dirait un corbeau…

Elle marqua une pause, fermant un instant ses yeux. Puis, elle les ouvrit à nouveau et me fixa avec une perspicacité tellement pénétrante que j’en tressaillis.

- Les canards sont idiots, dit-elle, et les corbeaux sont intelligents, mais leur cœur est mauvais. C’est pour ça que nous sommes montées ici en plein midi, pendant qu’ils dorment tous…

Je souris.

- Vous semblez avoir eu tout le temps nécessaire pour nous étudier. Et pourtant, c’est la première fois que je vous vois hors de votre cabine.

- Tipyav, répondit-elle, le domestique de ma mère, me raconte tout ce qui se passe. Je lui fais entièrement confiance. Son esprit est lent, mais ses yeux sont vifs. Mon père… Mais je parle trop. Vous allez penser que mon éducation est singulièrement pauvre…

- Non, dis-je.

Mais elle resta tranquille et silencieuse, essayant de reprendre le contrôle de sa respiration.

- Monsieur, dit sa mère à voix basse, se décidant enfin à me regarder, révélant, à ma grande surprise, les yeux profonds d’une femme magnifique, ma fille est gravement malade. Elle a… Elle n’est pas bien depuis quelque temps. Elle est venue prendre l’air et se reposer et toute cette conversation l’accable et, donc,…

- Assez ! soupira la jeune fille.

Elle me regarda avec un sourire tremblotant.

- Veuillez nous excuser. Nous n’avons pas l’habitude d’une aussi bonne compagnie.

- C’est moi qui devrais vous présenter mes excuses, répondis-je. Je m’impose à vous. Je vous empêche de vous reposer.

- Pas du tout ! dit la fille, d’une voix particulièrement grave et formelle. Pas du tout… Vous êtes quelqu’un de rare : un homme sage venu des îles. Dites-moi : avez-vous déjà visité ce pays de fantômes septentrionaux ?

Je secouai la tête.

- C’est ma première visite. Mais je parle olondrien…

- Vous parlez leur langage ? L’olondrien ?

- Mon précepteur était olondrien.

La mère me gratifia d’un regard admiratif, la fille me contemplait calmement avec une expression que je ne pus déchiffrer.

- Nous avons entendu dire qu’il était possible de louer les services d’interprètes, dit sa mère.

- Je pense que c’est possible, répondis-je, bien que je n’en fusse pas certain.

La femme eut l’air soulagée et remonta sa jupe sur ses genoux, sa main descendant discrètement pour gratter une de ses chevilles. Pauvres créatures, pensai-je en essayant d’imaginer comment elles allaient bien pouvoir s’en sortir une fois arrivées à la capitale du Nord. Je remarquai qu’il manquait deux doigts à la main droite de la femme.

La fille se remit abruptement à parler.

- Quant à nous, dit-elle d’une étrange voix aigüe, nous voyageons vers un endroit où l’on pourrait me guérir, comme vous l’aurez deviné. Cela s’appelle A-lei-lin et se trouve dans les montagnes. Mais franchement…

Elle s’arrêta un instant, tordant dans ses doigts le tissu de la paillasse.

- Franchement… C’est de la folie…

- Non, ce n’est pas de la folie, l’interrompit sa mère. Nous pensons que nous allons trouver un remède là-bas. C’est un lieu consacré. Le temple d’une déesse étrangère. Et peut-être que les dieux du Nord… Il y a tellement de merveilles dans le Nord, tellement de miracles. Vous devez en avoir entendu parler…

- C’est exactement ce que l’on dit et, pour ma part, je pense que c’est une terre de magie, pleine de grands sorciers, répondis-je. Ces sorciers ont, par exemple, conçu une carte des étoiles et l’ont coulée dans le bronze, ce qui leur permet de mesurer la distance qui sépare les étoiles de la terre. Ils n’écrivent pas seulement les nombres, mais également les mots, ce qui leur permet de converser par-delà le temps et l’espace, et une de leurs machines permet de fabriquer un nombre incalculable de copies du même livre. Comme celui-ci, par exemple.

Je tendis mon mince volume relié de cuir vert des Poésies Olondriennes. La femme le regarda mais semblait répugner à le toucher.

- Est-ce… un vallon ? demanda la jeune fille, hésitant sur le dernier mot.

- Exactement. A l’intérieur, on y trouve de nombreux poèmes écrits en langue du Nord.

La mère me fixa, les yeux écarquillés, et je me rendis compte que son regard épuisé n’était pas la conséquence d’un travail épuisant, mais bien celle d’un chagrin permanent.

- Etes-vous un sorcier, mon fils ?

Je ris.

- Non, non… Je ne fais qu’étudier la littérature nordique. Il n’y a aucune sorcellerie dans le fait de lire.

- Bien sûr que non ! cracha la fille, me surprenant par sa véhémence.

Son fin visage s’empourpra, brûlant d’une flamme nouvelle.

- Pourquoi fais-tu toujours ça ? souffla-t-elle au visage de sa mère. Pourquoi ? Pourquoi ? Tu ne peux donc pas te taire ? Ne peux-tu jamais te taire, ne serait-ce que pendant une heure ?

La femme cligna rapidement des yeux et détourna le regard.

- Peut-être…, dis-je en me levant à moitié de ma chaise.

- Ah non ! Tu ne vas pas partir, toi, dit la fille avec une note sauvage dans la voix. Je t’ai offensé. Pardonne-moi ! Ma mère et moi… Nous sommes trop souvent seules. Dis-moi, ajouta-t-elle sans la moindre pause, que penses-tu de la haute mer ? Ne te donne-t-elle pas le sentiment d’être libre ?

- Je suppose que oui…

- Magnifique et terrible à la fois. Mon père, avant qu’il ne cesse de parler, disait que la haute mer était comme une fièvre. Il l’appelait « la fièvre de la santé ». Est-ce que ce n’est pas tout à fait approprié ? La fièvre de la santé. Il disait toujours qu’il se sentait deux fois plus vivant quand il était en mer.

- Ton père était un marchand ?

- Était ? Pourquoi dis-tu ça ? Il n’est pas mort.

- Je suis désolé, dis-je.

- Il n’est pas mort. Il est juste très silencieux.

Je jetai un œil en direction de sa mère, mais elle gardait la tête baissée.

- Pourquoi souris-tu ? demanda la fille.

Mon demi-sourire conciliant s’évapora.

- Je ne souris pas.

- Bien.

Tant d’agressivité dans un corps immobile, dans un visage pratiquement inexpressif. Sa minuscule mâchoire s’avança, ses yeux plongèrent dans les miens. Elle n’avait pas la timidité du paysan, pas la moindre déférence. Je cherchai quelque chose à dire, aussi impressionné que si je venais de marcher sur la queue d’un animal dans les ténèbres.

- Tu parles de lui comme s’il était mort, finis-je par dire.

- Tu aurais dû demander.

- J’ai été induit en erreur par les mots que tu as utilisés, rétorquai-je, commençant à me sentir exaspéré.

- Les mots n’ont pas plus de poids que l’air.

- Non, dis-je en m’avançant.

Le bas de ma chemise était collé à mon dos par la sueur.

- Non. Tu te trompes. Les mots sont tout. Ils peuvent être tout.

- Est-ce là la philosophie olondrienne ?

Son ton sarcastique et son audace me coupèrent le souffle. C’était comme si elle s’était levée et m’avait frappé au visage. Pendant un instant, l’image de mon père, tenant à la main un fer au bout incandescent, surgit de ma mémoire telle une flamme.

- Peut-être, peut-être…, réussis-je à dire. Nos philosophies diffèrent. En Olondre, les mots pèsent plus que l’air. Ils peuvent vivre éternellement, ici.

Je brandis le livre, serrant sa tranche.

- Ici, ils sont vivants. Des mots olondriens. Dans ce livre, il y a des poèmes écrits par des gens qui vivaient il y a un millier d’années. La mémoire est incapable de faire ça. Elle peut sauver quelques poèmes pendant quelques générations, mais pas pour l’éternité. Contrairement à ce livre.

- Alors, lis-moi un de ces poèmes, dit-elle.

- Quoi ?

- Jissi, murmura sa mère.

- Lis-moi un poème, insista la fille, dardant sur moi un regard sombre et querelleur. Lis-moi ce que tu transportes dans ton vallon.

- Tu ne le comprendrais pas.

- Je ne veux pas le comprendre, dit-elle. Pourquoi le devrais-je ?

Le livre s’ouvrit à la page de L’Ode à la Nuit, de Karanis de Loi. Le soleil s’était déplacé, de sorte que mes genoux n’étaient plus dans l’ombre. La page était une feuille de lumière éblouissante où de petites taches noires semblaient voleter comme de la cendre. Mon irritation diminua au fur et à mesure que je lisais ces lignes mélancoliques.

Hélas, ce soir, la marée au loin a disparu

Bien trop loin

Elle s’étend, elle s’attarde

Elle vient de disparaître sous l’horizon

Hélas le vent emporte au loin

En tempêtes d’été les lilas des montagnes

Il les disperse et seules restent les étoiles

L’Abeille, le Marteau et la Harpe.

- Merci, dit la fille.

Elle ferma les yeux.

Sa mère prit sa main et la frotta.

- Jissi ? Je vais appeler Tipyav.

La fille ne dit rien. La femme me jeta un regard embarrassé, empli de peur, puis marcha d’un pas lourd vers l’échelle et appela son domestique par l’ouverture.

- Mon frère.

Les yeux de la jeune fille étaient ouverts.

- Oui, répondis-je, ma colère éteinte par la pitié.

Elle va bientôt mourir, pensai-je.

Un halètement se fraya un chemin dans ses poumons. Un rire.

- Et bien… Rien, oublie ça…, murmura-t-elle, refermant les yeux. Ça n’a aucune importance…

Sa mère revint avec son domestique. Je me tins sur le côté pendant que le vieil homme se penchait et que la femme aidait sa fille à s’accrocher à son dos arrondi. Le vieil homme se releva en gémissant et avança en titubant. Son fardeau chancelait. La femme roula la paillasse, évitant mon regard. Je repoussai ma chaise dans l’ombre de l’auvent et ouvrit mon livre, mais, alors qu’ils atteignaient l’échelle, la fille m’appela.

- Mon frère !

Je me levai. Ses cheveux rayonnaient au soleil.

- Ton nom.

- Jevick de Tyom.

- Jissavet, dit la fille mourante. De Kiem.

 

 

 

Un Etranger en Olondre est le premier roman de Sofia Samatar, pour lequel elle a obtenu le World Fantasy Award et le British Fantasy Award 2014.

 

 

© Sofia Samatar 2013

Première publication : A Stranger in Olondria Small Beer Press 2013

© Les Editions de l'Instant 2015 pour la présente traduction.

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André 12/06/2015 18:30

Traduction de qualité pour cette œuvre de fantasy "élite", sans l'ombre d'une tourelle turbo-laser, d'un marteau de guerre enchanté ou que sais-je encore. Le texte de "poésie marine" m'a spécialement plu avec cette "fusée" assez géniale : "Venez à moi avec vos juments de nuit, vos blancs léopards de mer, vos temples de vagues/Levez sur le cœur du rivage vos bannières de feu vert".
Bravo pour l'initiative de création d'une maison d'édition indépendante également - et longue vie aux Éditions de l'instant.