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Les Editions de l'Instant

Où l'on parle de fantasy, de SF, de fantastique, de bouquins, de cinéma et... des Editions de l'Instant

Vivre, lire et voyager

Publié le 15 Juin 2015 par Les Editions de l'Instant

Au début du chapitre trois d'Un Etranger en Olondre, Jevick, le héros de ce roman, vient de découvrir le pouvoir des mots écrits et de la lecture. Enthousiaste, il nous livre ses lectures préférées, parsemées de quelques citations d'auteurs olondriens. Une d'entre elle, attribuée à Elathuid le Voyageur, ne peut manquer d'interpeller lorsqu'on se penche sur la vie de Sofia Samatar : « Je m’assis au cœur de la jungle avec mes livres et pleurai de joie. »

La vie de Sofia Samatar est également un mélange de voyages et de lectures. Née en 1971 dans l'état d'Indiana, d'un père somali et d'une mère mennonite, elle a en effet vécu entre la Tanzanie, le New Jersey, Londres et la Pennsylvanie avant de s'établir, au sortir de ses études universitaires, au Soudan, où elle enseigne l'anglais. Plus précisément au Sud-Soudan, à l’époque terra incognita totalement coupée du monde. « Le Sud-Soudan était une partie du monde à laquelle personne n’avait accès », confie-t-elle dans un entretien avec le magazine Locus. « C’était un peu comme être des espions. Le Sud et le Nord étaient en guerre et c’était très compliqué (de passer la frontière). » Elle y restera pendant trois ans.

Elle y trouve cependant le temps de lire.

Beaucoup.

« Je lis tout le temps, déclare-t-elle dans la même interview. J'ai découvert Proust quand je vivais au Soudan. (...) J'ai lu A la Recherche du Temps Perdu deux fois lors de mon séjour dans ce pays. (...) J'ai aussi lu Dracula pour la première fois au Soudan. » Elle avoue également un goût pour les littératures de l’imaginaire qui l’amène à citer Tolkien (« une influence majeure en ce qui concerne la cartographie et la sémantique »), le cycle de Terremer, Jack Vance ou les œuvres de Mervyn Peake. Son mari, Keith Miller, avec qui elle réalise ce voyage au Soudan, ainsi que ceux qui suivront, est d’ailleurs également un écrivain de fantasy historique, malheureusement non traduit en français. Ils sont aussi tous deux fins érudits, connaisseurs de la langue et de la littérature arabe, professeurs de lettres.

Deux mondes cohabitent donc chez Sofia Samatar : d’une part, un monde académique, un univers de livres et d’étude, et, d’autre part, un monde de liberté, de voyages et de fantaisie. Nous le verrons plus tard, c’est également le cas du héros d’ « Un Etranger en Olondre ».

Mais revenons d’abord au Soudan, car c’est également là que ce roman vit le jour. « Cela m’a pris deux ans pour l’écrire. Entièrement à la main. Il comptait à l’époque 200000 mots, à peu près le double de sa taille actuelle. (…) J’ai passé les dix années suivantes à le corriger. » Une initiative plus que bienvenue en ces temps de cycles interminables et artificiellement gonflés ! Tout l’art de ce roman, comme cela a été dit par bien des critiques, est en effet de toujours offrir le mot, l’adjectif, le verbe justes, de mettre en œuvre la maxime de Mark Twain : « N’utilisez pas un mot à cinq dollars quand un mot à cinquante cents suffit ! » La précision du langage et du style est une des richesses de ce livre brillant, mais également un de ses enjeux majeurs. Tout au long d’ « Un Etranger en Olondre », le héros est confronté à des obstacles linguistiques (enfin un livre où tous les personnages ne parlent pas anglais), à la différence fondamentale qui existe entre l’apprentissage d’une langue, d’une grammaire, d’une littérature et la communication directe avec d’autres hommes et d’autres femmes. Les malentendus sont nombreux, amenant parfois des scènes comiques dignes de Jack Vance, parfois des accidents tragiques. Une tension presque palpable est sans cesse présente dans toutes les formes de communication auxquelles est contraint Jevick, exilé dans une contrée qui n’est pas la sienne, étranger en Olondre. L’apprentissage académique n’est rien sans la véritable connaissance de l’autre, de la différence. Une vérité qui reflète la vie de Sofia Samatar comme les expériences du héros de son livre. Elle n’a d’ailleurs aucun mal à l’avouer, au cours d’une autre interview, accordée cette fois-ci au site Tor.com : « Je voulais juste créer un livre dont les personnages me ressemblent, écrire une œuvre de fantasy dans laquelle le langage et l’histoire auraient la même importance. »

Une histoire que nous ne dévoilerons pas ici, mais dont nous dirons néanmoins qu’elle entraine Jevick en mille lieux différents, le met aux prises avec un fantôme, qui est aussi un ange, qui est aussi, aux yeux de certains, une abomination intolérable ou une maladie de l’esprit, et l’oblige à trouver sa place au cœur de la guerre que se livrent les deux principales religions olondriennes. Les rebondissements sont nombreux, les conflits constants, les enjeux à la taille d’un continent. Une authentique œuvre de fantasy, pure et dure, à la fois roman d’initiation (un héros jeune découvre la vraie vie et le monde qui l’entoure) et roman d’action. Une différence cependant – et elle est de taille – avec les canons traditionnels du genre : les conflits, ici, ne se résolvent pas avec une épée et des muscles. Ils se résolvent avec l’esprit. La violence, et elle est belle et bien présente au fil des pages, ne résout aucune situation, une autre vérité que Sofia Samatar, qui, rappelons-le, a vécu trois ans dans un pays enlisé dans une des guerres les plus brutales du XXIème siècle, aura également appris au cours de ses voyages.

Dix ans passent. Sofia corrige son roman, version après version, continue à voyager, en Egypte notamment, et à enseigner. « Un Etranger en Olondre » s’affine. Ce livre où l’on lit et où l’on voyage en permanence, où les paysages changent et vivent autant que les lectures qui émaillent les déplacements de son héros, Sofia Samatar ne le trouve achevé, ce qui me semble particulièrement significatif, qu’une fois rentrée chez elle, aux Etats-Unis. Présenté un peu par dépit aux responsables de l’excellente maison d’édition Small Beer Press au cours d’une convention au Wisconsin, « Un Etranger en Olondre » attendra encore deux ans avant d’être publié. Deux années que Sofia passera à écrire. De la poésie, quelques critiques et essais, mais surtout des nouvelles, qui se rattachent également à la fantasy et au fantastique. Parmi celles-ci deux sont particulièrement remarquables : How to Get Back to the Forest et Selkie Stories are for Losers, nominée aux Hugos. Deux histoires admirables, dans un cadre contemporain, qui prouvent la capacité de Sofia Samatar à changer d’univers tout en restant une conteuse hors-pair.

Le reste appartient maintenant à l’histoire du genre : les prix, nombreux (World Fantasy, British Fantasy, Crawford Award, John W. Campbell,…), la réception critique unanime, l’affection du public…

Suffisant pour envisager une suite ? « J’ai écrit une suite à Un Etranger en Olondre, que je suis en train de réviser. Je n’ai jamais pensé ces livres comme une longue série, mais j’ai dès le départ imaginé deux livres olondriens. » Il n’y en aura pas plus. La suite d’ « Un Etranger en Olondre » s’appelle « The Winged Histories ». Elle devrait paraître en mars 2016.

Un Etranger en Olondre est le premier roman de Sofia Samatar, pour lequel elle a obtenu le World Fantasy Award et le British Fantasy Award 2014.

Vous pouvez vous le procurer via le site des Éditions de l'Instant : www.leseditionsdelinstant.com

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